Quel est le lieu où se croisent l’œuvre et le geste ?
De quelle manière peut-on donner sens, dans la portée existentielle du terme à la pratique, qu’est-ce qui, dans le mot de faire, transcende le reproche implicite du faiseur, du fabricant, et qui transcende le mot galvaudé d’artisan ?
La sculpture de Georges Saulterre laisse la place à un grand commentaire, à une métaphore filée de l’histoire de la sculpture, comme on l’aime, à une pluie de références et de comparaison, éveillées tant par la virtuosité matérielle du sculpteur que par son extrême imagination thématique, mais soudain, le commentateur perd pied devant cette richesse, ne sait plus associer, comme il convient, l’œuvre qui accomplit son chemin sous ses yeux, à la signification qui la rendrait lisible, bref, ne rejoint pas dans son décryptage de la grammaire de l’artiste la signification de ce geste, de cet accomplissement du faire qu’il convient d’interroger pour parler de cette sculpture dont l’affirmation vivante est si patente.
Peut-être faudrait-il renoncer un moment aux canons du commentaire pour approcher un peu, dans notre diction, cette gestique suprêmement maîtresse d’elle-même, et tenter de donner au texte une valeur équivalente de signe, illuminant les signes de cette œuvre ; et obéir à Baudelaire, qui nous exhorte, pour parler d’un poème, à écrire un autre poème. Peut-être faudrait-il faire un commentaire, au-delà du signe, un geste ayant valeur de compréhension et d’étude aussi pratique que cette œuvre forte et quotidienne. Ce qui apparaît, au-delà de la vanité des mots, c’est l’enjeu d’une vie, où le chemin de l’intention, de la part inconnue venant de l’œuvre elle-même et de la part de l‘être se croisent, c’est l’enjeu quotidien et obligatoire d’une livre qui se livre mystérieusement dans l’œuvre de Saulterre.
Parlons donc, avant tout, de geste.
Cela commence avec la forme
pure, avec la matière que la main choisit sans le concours de la pensée,
cela commence avec, dans le rêve premier de l’artiste, la forme
pure qui trouve ses racines dans la pureté de son monde ; quel est le
mystère qui donne naissance à cet avenir de l’œuvre
? Et ce qui nait ici, cela a ses origines dans un lointain passé ou un
lointain avenir, mais loin du lieu balisé où s’énonce
quelque discours orienté, quelque prise de position artistique ; c’est
là l’élan, la primitivité artistique de Saulterre,
qui interroge son âme avec la tranquillité de la lumière
et de la liberté, ne songeant pas un instant à citer, lui qui
souvent aborde des rivages que d’autres ont déjà fréquentés,
et dont on a dit que ces artistes antérieurs les ont rendus stériles
; lui, naturellement doté de cette qualité providentielle de l’oubli
quand il convient que se fasse le silence, ne regarde pas ce qui se dit, ne
songe pas aux autres proximités ou aux éloignements ; il interroge
simplement son mystère intérieur pour que se dise ce qui, de la
matière, de la forme, de la couleur, d’une qualité particulière
de silence, doit se dire.
Au commencement de la sculpture est le geste de l’obéissance, viendra
le moment de la force.
Geste donc, le première geste vient de l’âme. Que lit-on, dans ces gestes premiers ? Une étrange récurrence non pas de tics esthétiques, de trace de projets globalisants, mais une récurrence de formes d’âme, qu’il est presque impudique de décrire ; des matières s’écoutant silencieusement, des bronzes pour eux-mêmes, des personnages purs et doucement classiques dans des poses lentes, laissés dans une terre qui leur laisse une vie minimale, d’étranges personnages, comme des hérauts ou comme des gardiens, silencieux et riches des rêves silencieux, guerriers allongés, au crâne démesuré comme des mâts, guerriers étranges et dangereux, fluides et forts de la matière singulière qui les accueille ; personnages faits pour des idées que leur condition d’existence rend solitaires et hypnotiques comme la méduse, personnage-montres dont ne naissent pas encore les aiguilles, faces circulaires, etc.
Et soudain naît le
visage, et la forme en devenir, la voici qui s’affirme, et comme il était
question du geste de l’obéissance à ces créatures
nécessaires venues de l’âme, voici le geste de la maîtrise,
voici la forme qui accompli souverainement dans l’exercice aisé
et fort d’une sculpture s’ouvrant généreusement à
la vue et au toucher.
Les guerrières deviennent alors des femmes, et les squelettes affirmés
dans des matières difficiles, froides tiges de métal, clous, …ces
êtres schématiques s’épaississent et se singularisent
dans des poses difficiles toujours, étranges toujours…
Il faut entendre que c’est
l’étrangeté radicale du sculpteur qui se manifeste dans
ces rêves de formes et de matières difficiles, une étrangeté
qui ne semble rien devoir à la vie comme originelle, native…
Et s’est là qu’elles pourraient s’arrêter, ces
œuvres libres et pures, c’est là que s’affirme la force
en mouvement contraire, force ardente, avidité du sculpteur qui donne
vie à un deuxième geste véritablement primordial.
Arrêtons-nous ici dans cette évocation du geste, et contemplons
ces œuvres intimes à ce moment de leur existence.
Dans le silence, la matière
fine élabore une statuaire spirituelle, des gardiens du temple dans une
attitude drue ou des femmes dont on dirait que le vent les a façonnées
en fines couches de grains de sable, la pure Crataeis qu’un voile semble
couvrir. Comme des emblèmes religieux aussi ces miroirs du temps, personnages
spirituels, emblèmes des divinités profondes du sculpteur, que
pas un mot de sa part ne vient commenter. Les ombres aussi qui appellent un
vêtement, qui se dressent pour saisir la forme du dieu invisible, car
il faut rappeler que c’est de formes d’êtres qu’il s’agit.
Et des femmes à visage d’enfant, effrayées par leur nudité
et par le grain silencieux de leur peau ; se tentent et se figent dans une pudeur
meurtrie.
La matière accomplie, la matière qui remplit la forme, l’image,
s’arrête et se tait, et la volonté, le geste primordial,
imprime le nouvel élan qui fonde une direction si différente et
complète que nous avons le devoir de la caractériser à
nouveau.
Dans le geste de sculpteur, le silence a figé les femmes-enfants, les crânes allongés, et les socles étalent leur forme pure. Mais soudain le silence s’arrête, et des mains du sculpteur, au geste du sculpteur, des formes envahissent ces personnages attentifs : ces sont des formes qui s’élancent comme à l’assaut du visage d’Arce, des cercles et des spirales comme des écailles, ou comme des parasites insatiables, et soudain naît l’accompli. Pourquoi l’accompli ? Pourquoi est-ce à ce moment que du geste de sculpteur prend corps ce qui est le geste même de son être, pourquoi est-il soudain et pourquoi cet instant dont on pourrait dire qu’il est abstraitement caractérisé, pourquoi est-il le vrai moment de la naissance ; dans cette confrontation dialectique, qu’est –ce qui sûre et pure valeur de sens ?
Que s’est-il passé dans les lieux de ces êtres étranges ?
Des lambeaux volent et se déposent sur ces jeunes filles de terre, des feuilles de chene aussi les envahissent, et donnent sens à leur crainte et à leur attitude ; lambeaux qui les habillent et qui troublent, et les laissent implacablement nues et silencieuses ; métamorphoses où il n’est question que de bouleversement intérieur de cette agression mystérieuse, impalpable, profonde, caractérisée par ces lambeaux, par cette frénésie des spirales et de cercles et des carrées sur les femmes et sur les murs, sur toutes les surfaces pures, sur toutes les surfaces qui offraient calmement leur pureté et leur silence ; grain mystérieux imposé à la peau lisse de la forme de la femme, ajout en trop, agression de la richesse, agression du débordement vivant que le geste produit frénétiquement ; c’était le geste de l’obéissance, c’est maintenant le geste de la force et de la puissance hardie, violemment abstraite, comme une caractérisation, dans la forme qu’elle convoque, de ce qui est dionysiaque dans l’âme, de ce qui est richesse excessive et angoissante, comme une espèce de végétation proliférante, la puissance est le geste dernier.
Il faudrait parler d’une signification du geste du luxe chez Saulterre, que le sculpteur exprime avec une légèreté qu’il convient de considérer. Le luxe comme une valeur de sens dans l’âme, comme une valeur contradictoire, comme une valeur dissonante donnant vie soudain, car il serait faux de croire que ces êtres sont nés avec ces motifs ; il s’agit d’une dissonance acquise, presque imposée ; c’est cela qui est troublant dans ce mot de luxe appliqué au rêve d’un artiste, et c’est cela qui trouble ces formes pures ; et l’on voit que ce débordement esthétique, que l’on pourrait qualifier de décoratif, a une valeur qui rend cet adjectif faux et même vide de sens, car il traduit une dissonance et n’est pas une stylisation ; enfin il est une puissance imposée qui bouleverse le silence de l’être.
Au commencement, il y a
le geste premier de l’artiste ; des formes pures naissent de ses mains,
des formes de femmes, des formes de questions ; des dieux naissent sous ses
yeux. Et sous ses yeux, ses dieux sont attaqués, et ce ne sont pas des
Titans qui les attaquent, ce sont les voiles, les simulacres, les apparences
qui veulent s’imposer ; car c’est là un des sens du voile,
que de vouloir paraître plus existant et consistant que l’être
qu’il recouvre.
Au commencement le geste pur puis, bien après que se soit dressée
la forme, vient le deuxième commencement, et c’est un commencement
en réalité bien plus effrayant, car c’est une vie mystérieuse
et sans forme, tout juste une existence de matière qui prolifère.
Au commencement de la sculpture, il y a tout cela, en réalité ; car la réalité, elle est le geste de l’obéissance et de l’écoute, que vient contredire le geste de la force et de la volonté, au commencement de l’œuvre de Saulterre, avant que tout vienne au jour, il y a la gestation de ce combat, et là, quelque chose s’illumine chez celui qui regarde, car le geste se produit en lui, et le voile se lève, qui lui fait voir ce que, chez le sculpteur, son âme donne à voir.
Mais tout cela était un rêve…
Regardons-les une dernière fois, car grande est la force du sculpteur, qui a donné naissance aux formes qui combattaient dans son rêve. Regardons-les attentivement, une par une, regardons-les silencieusement. N’effarouchons pas leur attitude, leur silence, car il ne faudrait pas, en revenant aux canons du commentaire, taire nos échanges de gestes et de métamorphoses.
Georges Saulterre réalise une œuvre singulière, car son geste est singulier ; au commencement était le geste du sculpteur, puissions-nous, dans les traces de ces lignes et des images qui suivent, communier à ce geste et l’accompagner, car malgré sa solitude, c’est un geste ouvert, et la générosité a sa place dans le lieu qu’il révèle.
Question : Ce qui
s’impose dans cette vision générale de votre travail, c’est
la multiplicité…
Réponse : Souvent, les gens ont été déroutés
par les visages très divers de mon travail. C’est pour moi une
espèce d’oxygénation et de base de travail, le jeu entre
des matières et des figures très différentes. J’aime
la dynamique qui m’entraîne, quant je suis dans mes déesses
hiérarchiques, à découvrir entre mes mains une jeune fille
enfant, ou un masque chargé. Je crois que la multiplicité est
une des significations de mon rapport à l’art.
Question : Votre
rapport à la matière est singulier…
Réponse : A nouveau, j’aime ce qui ne va pas jusqu’au
bout de son système, ou plutôt ce qui y parvient par la contradiction.
Cette déesse est lisse ; ici aussi, la matière de cette femme
est lisse ; mais j’imprime de la dentelle, j’ajoute…Sur cette
terre, je rajoute de feuilles de chêne, et puis j’aime aussi utiliser
des matières difficiles. Ici, les clous, que je soude, dont on dirait
que c’est de la terre qui les soude.
Question : J’ai
intitulé mon texte « Le Geste de Saulterre »
Réponse : Oui, je crois à la valeur du geste.
Je travaille constamment, et je crois que c’est la seule manière
d’assumer les contradictions. Si on travaille beaucoup, il n’est
pas nécessaire de nier théoriquement les contradictions. On peut
s’en nourrir, sans problème d’ego, sans justification. Le
geste permet vraiment d’oublier , d’oublier l’attitude, la
volonté. Il faut laisser la sculpture se faire elle-même.
Emmanuel Dichats